Bluette : Étrange canopée
Cette charpente avait été abandonnée sur le flanc de la montagne, dans une prairie où chaque été paissaient quelques maigres chèvres. La légende disait qu’un temple devait se construire là, mais que le village avait connu des années difficiles. Ces années n’étaient pas terminées, et le squelette de toit, trop vieux pour être transporté, était devenu une sorte de point de repère dans le paysage.
Une année, alors que je rendais ma visite annuelle, les villageois me demandèrent de bénir cette ébauche, pour qu’ils aient malgré tout un temple pour vénérer les divinités de la montagne, un endroit sacré où se recueillir et prier pour des jours meilleurs. J’avais finalement accepté après de longues hésitations. Malgré ma profession de mage et de guérisseur, j’étais réticent à donner de faux espoirs à une population hagarde et famélique pour laquelle l’hiver aurait dû être fatal.
Je ne sais si c’est la bénédiction, ou la conviction des habitants, mais lorsque je retournai l’année suivante, la charpente avait pris vie. Protégé par le liseron qui au cours des années l’avait étreinte de ses tiges fines, le bois s’était réveillé. De petites branches sortaient des angles durs des chevrons. Puis d’année en année, des bourgeons, des fleurs, et même des fruits. De la même façon que la charpente prenait vie, le village retrouvait peu à peu sa santé. Je rencontrais moins de maladies, plus de jeunes enfants joyeux qui s’émerveillaient lors de mes modestes feux d’artifice.
Je pris goût à m’introduire dans la grotte sombre que les branches entrelacées avait créée en suivant la structure de la charpente. Je restais allongé dans une petite alcôve naturelle à écouter les oiseaux qui rejoignaient leurs nids et les insectes qui grouillaient entre les branches. Chaque année, il m’était de plus en plus difficile de sortir pour retrouver la clarté du monde extérieur.
Aujourd’hui, je reconnais enfin que cette charpente vivante n’est pas un temple, mais mon lieu de dernier repos. Toutes ces années à déambuler dans la montagne et à dispenser mon savoir de mage et de guérisseur ont touché à leur fin. J’ai terminé mon voyage, je suis arrivé. Une dernière fois, en m’aidant de mon bâton, je me glisse entre les branchages. Ma couche est là, un creux dans le sol qu’une épaisseur supplémentaire de feuilles mortes rend chaque année un peu plus confortable. Je m’allonge et j’admire la constellation formée par les quelques rayons de lumière qui traversent la canopée. Une dernière inspiration, je m’imprègne de l’odeur hospitalière de la tourbe. Je repense à tout le bonheur que j’ai dispensé. Un sourire se dessine sur mes lèvres. Un dernier soupir. Retour aux sources.
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Photo par Etienne Cazin



Ce texte donne une impression de calme et de repos ainsi qu’un message d’espoir.
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