Bluette : Vendredi soir
Vendredi soir, retour de boulot, fatigué, seul. Le froid de Novembre traverse pour la première fois la toile fine de mon pantalon de costume. J’avais oublié que c’était « Casual Friday ». Avec mon complet noir, j’ai eu l’impression d’être un mafioso en vacances chez les hippies. Nous avons bien ri, surtout eux. Elle est assise à l’arrêt de bus et claque des dents de concert avec moi. Elle semble nerveuse, elle regarde sa montre, elle regarde autour d’elle. Nos regards se croisent. Elle sourit brièvement, interrompue par l’arrivée du bus 21 et de son nuage de diésel mal brûlé. D’un mouvement fluide, elle disparaît dans le bus. C’est à ce moment que je ressens la solitude. Elle a laissé un vide, un espace sur le bitume moucheté de chewing gum qui ne sera jamais comblé, quelle que soit la densité de passagers en attente de la boîte de conserve qui les emmènera vers le week-end.
Un week-end de bouteilles vides. Samedi, vin à volonté tout en surfant sur internet. Au coucher, malgré le mal de tête, son visage enfantin rougi par le froid m’accompagne. Sa beauté résonne en moi d’une note pure et innocente. Dimanche, autres bouteilles. Whisky, une dose plus forte de passe-temps liquide. Des films brouillés se répètent dans ma tête. Elle en est l’héroïne, ou la victime à sauver. Le soir, incapable de dormir. Pas d’érection. Son image que je ne veux pas salir.
Une semaine de questions sans réponse, une semaine à glander à l’arrêt, à savamment éviter mon propre bus, des thermolactyls sous le pantalon. Elle ne vient pas, évidemment. « Casual Friday » est de retour. Je porte des jeans cette fois. Tout le monde m’en fait la remarque et se croit drôle. Une semaine insomniaque, je renvoie des remarques cinglantes. Je pars de bonne heure et je m’installe dans mon coin, le plus chaud de l’arrêt, comme un pilier de bar dont le nom est inscrit sur sa chaise.
Elle arrive à la même heure que la semaine dernière, même regard de bête traquée, même démarche peu assurée. Elle croise timidement mon regard. Je fais un effort, je lui souris. Je lui adresse même la parole. Nous échangeons des banalités. Je veux que le courant passe entre nous. Je fais des blagues qui ne sont même pas drôles, et pourtant elle rit poliment. Nous nous donnons rendez-vous au café du coin le lendemain mais nous sommes interrompus par le râle pneumatique du bus 21. Elle s’élance sans se retourner. À quelle heure, demain ?
Je dors d’une traite et je me réveille en pleine forme. Je passe la journée en ville. Pas besoin de me trouver d’excuses pour éviter le café. Il y en a tant d’autres que je ne m’ennuie pas. Le rendez-vous se dissout dans les bulles des demis à répétition que je paie à des nouveaux amis. La semaine passe. J’oublie que la femme de ma vie prend le bus au même arrêt que moi, le vendredi.
Il pleut. La foule a troqué sa sphère personnelle contre un coin de sécheresse. Je manque presque de la remarquer. Nos regards se croisent par hasard. Elle rougit à peine mais mes joues s’enflamment. Elle esquisse un léger sourire d’absolution que je lui rend sans la regarder. Mon attention est attirée par la beauté des nuages rouges de soleil couchant que le bus 21 cache de sa masse rouillée et crasseuse. La foule liquide s’ajuste pour combler l’espace qui se libère.
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Le texte est inspiré par un rêve et par cette histoire. Image par Martin Ujlaki


